Le temps semblait s'être ralenti. On aurait dit que les secondes duraient des heures, et les minutes des jours. Edward prenait son temps, il devait être en train de rassembler ses souvenirs, ou alors il se préparait mentalement à ne pas craquer lorsqu'il me raconterait le pourquoi du comment. J'étais d'une impatience folle, mais, par respect pour lui, et surtout pour ne pas le brusquer - il risquerait de ne plus vouloir rien dire, après - je me taisais. Il inspira un grand coup, comme s'il s'apprêtait à faire quelque chose d'éprouvant et se lança.
- Ca s'est passé il y a bientôt cinq ans - ça fera cinq ans dans exactement 10 jours. Je m'en souviendrai toute ma vie... Mais de toute façon, comment oublier une telle chose ?
Il déglutit difficilement et reprit:
- Ca aurait été le plus beau jour de ma vie, si tout s'était passé comme convenu. Malheureusement, il semblerait que je fais partie des gens qui ne méritent pas le bonheur.
Je le regardais en fronçant les sourcils. J'aurais aimé lui balancer "arrête de tourner autour du pot et accouche" mais quelque chose m'en empêchait. Peut être... de la compassion envers la douleur et la tristesse qu'il dégageait.
- J'étais jeune - nous étions jeunes, à l'époque... Bien que je ne sois pas vieux maintenant !
Il rit doucement, et je fis de même. Mais j'avais le coeur serré car je voyais bien qu'il essayait de détendre l'atmosphère, sans doute pour que son récit lui paraisse moins dur.
- Elle était si jolie, dans sa longue robe blanche qui volait et virevoltait autour d'elle lorsqu'elle bougeait. Oriane, elle s'appelait Oriane. Je me souviens de son sourire éclatant, de son regard doux et rieur, et de la générosité dont elle faisait preuve. Je l’aimais tant, elle était toute ma vie. J'aurais fait n'importe quoi pour elle, même donner ma vie, s'il l'aurait fallut. Bref... Ce jour là était très particulier pour nous deux, déjà parce que nous devions célébrer notre union, ensuite parce que... parce qu'elle était... enceinte.
Je l'écoutais attentivement et hochais de temps en temps la tête. En même temps, j'étais horrifiée, car je croyais connaître la fin de son histoire.
- La cérémonie s'est déroulée on ne peut mieux. Nous étions radieux, enfin surtout elle. C'était son rêve, le mariage, et j'étais vraiment heureux qu'elle le réalise avec moi. Lorsque nous avons quitté l'église, mon père est parti chercher la voiture, une magnifique décapotable argentée - celle qui conduit les mariés à la salle des fêtes. Il n'était pas très jeune à l'époque, et j'ai voulu conduire à sa place. La salle que nous avions louée se trouvait à Reden, et nous devions emprunter une immense autoroute pour y accéder.
Je me crispai. Lui commençait à devenir de plus en plus pâle et je devinai que le dénouement était proche.
- Je... Je voulais seulement lui faire plaisir... J'entends encore sa voix lorsqu'elle m'a dit "Appuie sur le champignon, mon amour ! Je veux me sentir voler !". J'aurais fait n'importe quoi pour lui faire plaisir, n'importe quoi... Et j'ai donc... accéléré. Sur le coup, c'était réellement merveilleux. Le vent nous ébouriffait les cheveux, nous nous sentions libres et puissants. Elle a levé les bras, comme les ailes d'un avion, détaché sa ceinture, et a hurlé " je vole ! ". Je l'ai admirée à cet instant, elle était mon ange, et elle virevoltait à mes côtés, telle une magnifique créature.
Il reprit un instant son souffle, et son regard s'assombrit.
- Je la contemplais trop, beaucoup trop, si bien que je ne faisais même plus attention à la route. J'ai cependant jeté un oeil, histoire de, mais c'était trop tard. Je ne l'avait pas vue... pas vue... cette voiture au milieu de la chaussée. Et pourtant, elle était là. Le choc a été terrible. Oriane a... réellement volé.
J'étouffai un cri d'horreur et les larmes me montaient aux yeux. Le malheur de ce pauvre type me faisait plus de peine qu'il ne faudrait, mais le pire dans tout ça était qu'il racontait son histoire avec une certaine... objectivité aberrante.
- Sa robe était couverte de sang... Son crâne avait littéralement explosé... Mais j'étais là, avec elle, malgré mes blessures, je la tenais dans mes bras et lui parlait... Je... Je parlais à un... un... un cadavre...
Un silence de mort suivit ses dernières paroles. J'étais paralysée, pas de peur, mais d'horreur. Je me sentais coupable... Non pas pour cet accident dont il m'avait parlé, puisque je n'avais rien à voir dedans. Non. Je me sentais coupable pour l'unique et bonne raison que je l'avais pratiquement forcé à me révéler cette partie si douloureuse de sa vie. Je serrai les poings et fermai les yeux. Je tentai de reprendre ma respiration, qui était saccadée depuis un bon moment, déjà.
- J'ai l'impression que ma petite histoire vous a fait de l'effet ! Murmura Edward, moqueur.
- Taisez-vous donc ! Sifflai-je en rouvrant les yeux. Comment pouvez vous plaisanter dans un moment pareil ?!
Il me considéra un instant et répondit:
- Disons que... c'est ma manière à moi de traverser une épreuve difficile.
Je déglutis difficilement, et marmonnai:
- Je suis désolée... de vous avoir obligé à ressasser de tels souvenirs...
Il haussa les sourcils, l'air surpris.
- Vous ne m'avez pas forcé à quoi que ce soit ! Si je n'avais pas voulu vous en parler, croyez moi que je serais encore en train de faire la gueule dans mon coin ! Sachez juste que je n'ai pas l'habitude de me confier à des inconnus, et je ne sais pour quelle raison je l'ai fait avec vous.
Je le fixai, perplexe, me posant intérieurement la même question. En même temps, je le comprenais mieux que personne puisque je ressentais moi aussi le besoin de me confier à propos de mon père, et j'avais vraiment envie de tout lui dire à lui, Edward Newton. Pourquoi ? Comment le savoir... Ce type me donnait une impression de confiance et de sécurité, malgré l'imprudence qu'il avait commis il y avait 5 ans de cela.
- Et vous, Amandine, quel est le problème avec votre père ? S’enquit-il avec prudence.
Hum... Question délicate. Je ne répondis pas, me contentant d'admirer mes chaussures. Je mourrai cependant d'envie de tout, tout lui divulguer mais ma conscience me l'interdisait, me sommait de rester muette, ce que je fis car je n'étais pas prête.
- Désolée, Edward. Je n'ai pas envie d'en discuter maintenant. Mais peut être qu'un jour... dis-je finalement, la voix tremblotante d'hésitation.
- Je comprends. Eh bien reprenons la route, alors ! Ajouta-t-il avec entrain.
- Oui, c'est partit..., soupirai-je en remettant le contact.
Vla la suite ! En espérant qu'elle vous ait plue... BiZou !

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